Chat noir (par Claude le 04/01/11)
« Chat noir » se prélasse sur son coussin, au fond du fauteuil, près de la cheminée. Lentement, il se dresse sur ses pattes ; fier, hautain (pléonasme pour un chat), il rejoint le sol. La queue dressée, à petits pas, il se dirige vers le piano, saute sur le tabouret, hésite : une patte, l’autre, deux pattes. Hop ! Il atteint le clavier puis y chemine.
Chat noir redescend, retourne tranquillement à son coussin. Tiens, bizarre ! Chat noir me semble plus noir qu’avant ! Va-t-il falloir le baptiser d’un autre nom ? « Chat plus que noir », «Chat plus noir que noir » ?
Mais, j’hallucine, je rêve ? Non, c’est sûr : Après le passage de chat noir, le clavier du piano n’a plus une seule touche noire ! Et quoi encore ? La partition ouverte sur le pupitre ne comporte plus une seule noire, plus une seule croche : que des blanches, des rondes !
Chat noir a donc pris le deuil, s’est vêtu de tout ce que la musique peut avoir de sombre !
Maintenant, je vois bien que chat noir se moque ; il me fixe, me scrute quasiment ; je suis persuadé que si les chats savaient ricaner, chat noir serait à cet instant le roi des ricaneurs. Il est content de son coup, c’est certain !
Ebahi, encore incrédule, je contemple piano et partition. Chat noir m’aurait-il transmis un message ? Si j’interprète la partition à notes blanches sur le piano à touches blanches, un message de l’au-delà me sera-t-il délivré ? C’est vrai après tout, ces chats noirs sont, depuis l’aube des temps, connus pour être les serviteurs du démon, des porte-malheur, des maléfiques ; chat noir vient-il me torturer, m’appeler vers l’au-delà, me conduire à la mort ? Toi, chaton trouvé dans le caniveau, malingre, pas mort mais presque : ne t’ai-je recueilli, soigné, nourri, sauvé ? Et voilà ma récompense : tu me trahis, tu me donnes en pâture au malin, tu m’envoies en enfer ?
Tu m’as volé « mes noires » ; et bien, je vais jouer les blanches.
Mes mains hésitantes, tremblantes, osent les touches. Quoi ? J’interprète « Ah les p’tites femmes, les p’tites femmes ! » Un des chants que mon grand père entonnait quand, chaque année, au cours de l’été, il invitait ses anciens copains du 3ème régiment d’infanterie ! Ces messieurs dînaient d’appétit, arrosaient copieusement chaque mets puis, au dessert décidaient de pousser la chansonnette.
C’est alors que grand-mère nous montait manu militari dans nos chambres, nous faisait coucher et exigeait que, de nos deux mains, nous nous bouchions les oreilles. Pauvre grand-mère : n’a-t-elle jamais vu que nos oreilles n’étaient pas vraiment bouchées ? A-t-elle un jour compris que dès notre jeune âge, grâce à Grand Père, nous connaissions nombre de chansons paillardes. « Les filles de Camaret … » Voilà par exemple ce que le lendemain nous entonnions entre enfants, sans, évidemment en comprendre le moindre mot. « La Rirette, Nini peau de chien » et bien d’autres airs nous étaient plus que familiers !
C’est extraordinaire : Chat noir, le maléfique, a ressuscité le souvenir mes ancêtres.
Mais ce n’est pas que souvenir : Grand Père est là, revenu parmi nous. Je le retrouve, inchangé. Toujours son bon sourire, sa large moustache jaunie et, à la bouche, son éternelle cigarette à demi consumée. Et voilà Grand-mère ; c’est bien elle : elle ronchonne : « Ah, toi, avec ta cigarette ! Tu m’as encore mis plein de cendres sur le tapis ! »
En parlant de cendres, il serait temps, avant le retour de la famille, que je fasse disparaître les traces des quelques joints que je viens de griller. Pendant que, tous deux avec Grand Père, nous nettoyons hâtivement les salissures, Chat noir s’envole pour lutiner autour du lustre avec une adorable éléphante rose.