Photo de classe (par Pierre le 29/11/10)

Publié le par Multi Plumes

Le jeune instituteur avait reçu son affectation deux jours avant la rentrée ; il avait aussitôt pris un train Gare de l'Est et avec son vélo aux sacoches bourrées il avait pu rejoindre ce petit village de la Brie profonde, à peine connu pour sa colline aux radars militaires et pour le château appartenant à une vedette du cinéma. Giscard était encore président.

Il n'y avait pas encore de lotissement dans ce village de ce qu'on appellera plus tard "la Grande Couronne" ; tout juste 800 habitants qui avaient entre eux des liens de famille plus ou moins compliqués. La mairie avait déblayé quelques pièces humides dans l'ancienne école qui abritait encore la classe maternelle ; elles feraient office de logements de fonction. La nouvelle école était en bas de la grand-rue ; trois classes, il devrait tenir un CE1-CE2, cours double sans trop de risques pour les élèves, et qui devait lui assurer le passage d'un CAP sans problème. Il ne restait plus qu'à se faire adopter par la population et à prendre en main sa première classe.

 

La rentrée s'annonçait plutôt bien avec un effectif raisonnable de 23 élèves qui, s'ils ne se montraient pas véritablement passionnés ni brillants, semblaient au moins assez dociles. Le traditionnel 'récit de vos vacances' n'avait pas eu grand succès puisqu'ils n'étaient pas partis en vacances ! Il valait mieux reprendre tout de suite les bases de la lecture et du calcul qui s'étaient évaporées pendant l'été.

 

Le crime se produisit après une dizaine de jours tranquilles ; à l'époque où traditionnellement on collecte l'argent de la coopérative, une somme modique apportée par chaque élève et qui servira au long de l'année à financer quelques dépenses extrascolaires.

De retour après le déjeuner, il eut la mauvaise surprise de retrouver vide la boîte de Vache Qui Rit qui, dans le grand tiroir du bureau massif, non fermé à clé il est vrai, devait déjà contenir environ 200 F ; une certaine somme pour l'époque ! Il manquait aussi les planches de bons points. Bien sûr, il comprit aussitôt sa naïveté ; boîte ouverte, tiroir ouvert, classe ouverte et même école ouverte, n'importe qui avait pu commettre le larcin ; quoique, des bons points ... Dans sa confusion, il eut la mauvaise idée d'expliquer tout de suite à ses élèves ce qui s'était passé, et de leur demander s'il ne leur manquait rien. Certes, quelques-uns ne retrouvaient pas non plus leurs bons points ; mais personne n'avait la moindre idée de qui aurait pu s'introduire dans la classe en l'absence du maître. Sans vouloir l'accabler, sa directrice lui fit quand même remarquer son comportement irresponsable, et ne voyait pas d'autre solution que de lui faire compenser de sa poche la somme disparue.

Le lendemain, dans un souci de justice il demanda à chaque élève le compte des bons points manquants ; les filous ont vite saisi la perche tendue pour en réclamer des quantités faramineuses, même ceux qui avaient peu de chances d'obtenir une seule de ces vignettes pendant l'année scolaire. À partir de ce jour on oublia ce système de récompense ; il ne fallait quand même pas le prendre pour un si gros pigeon !

Il eut l'occasion de raconter sa mésaventure plusieurs fois dans le village aux quelques rares personnes dont il avait pu faire la connaissance ; c'est par la boulangère, avec qui il commençait à sympathiser d'ailleurs, que l'enquête prit un tour nouveau. Elle lui laissa entendre que la veille, il y avait un petit blond qui avait acheté beaucoup de bonbons et qui les avait distribués à ses copains qui attendaient dehors. Un petit blond ? Quel petit blond ? Il ne fallait pas trop en demander quand même ! Comment était-il ? Coiffé un peu à la Claude François ... Alors, mais alors, ça ne peut être que Teddy, on lui donnerait le bon Dieu sans confession mais c'est un champion pour les bêtises dès qu'on a le dos tourné.

Une explication entre quatre-z-yeux eut facilement raison du mutisme de ce garnement de huit ans ; encore fallait-il lui faire rendre la somme. Le lendemain matin, il arrivait accompagné de ses deux parents, qui n'avaient pourtant pas très bonne réputation dans le village. C'était il y a 30 ans, ils se sont excusés auprès du maître, ont fait remettre par l'enfant lui-même les 170 F restants, en demandant à ce qu'une punition méritée lui soit appliquée.


Ce qui m'a laissé perplexe, c'est cette réflexion de ma directrice : " Alors, vous pensez toujours que ce sont des anges au cours élémentaire, mon cher jeune collègue tombé du nid ? "


Monthyon classe

 

Pour l'anecdote, ce texte avait été rédigé pour être présenté à un concours de nouvelles policières ; 2 consignes : une page A4 et citation de la fameuse formule "élémentaire, mon cher...". Il y a ici détournement de la consigne

La nouvelle n'a pas été présentée ; j'ai retrouvé la photo correspondante quelques temps après en fouillant 'les archives' en vue d'un autre travail d'écriture ; le hasard fait bien les choses !

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Publié dans Fiction et récits

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