Serre (par Bernard le 17/12/10)
Serre ! Serre-la fort dans tes bras ! Oh cela ne va pas tarder… on annonce une tempête de neige mais dans quelques instants tu auras rejoint ta voiture, une heure de route et tu pourras la serrer dans tes bras.
Il est plus de minuit et tu salues les dernières personnes qui, comme toi, vont quitter la salle de réunion. Tu es le seul à avoir laissé ta voiture dans un des grands parkings derrière l’immense bâtisse, les autres sont garés côté rue. Tu vas donc seul dans les longs corridors vides. Tu penses à elle, dans une heure elle sera dans tes bras. Il ne neige pas encore.
Les portes qui donnent sur l’arrière du bâtiment sont déjà toutes verrouillées et tu ignores par où rejoindre la loge du concierge. Une porte de secours, une barre à pousser et te voilà dans une cour, la porte a claqué derrière toi. Quelques flocons de neige. Le parking doit être là-bas, quelque part en face. Tu traverses la cour, une palissade métallique, tu te retournes, le sol est presque blanc. Il neige tant que tu ne vois plus le bâtiment, les minuteries ont dû le plonger dans l’obscurité. Tu décides de longer la palissade, te voilà à nouveau contre le bâtiment sombre, aucune porte ne peut s’ouvrir.
Tu marches encore et retrouves la palissade, elle est faite de cylindres métalliques qui s’élèvent verticalement, bien plus haut qu’un homme, espacés de telle manière que ton pied se glisse difficilement entre deux alors que tes mains enserrent facilement le métal froid et humide.
Un grognement. Il y a là une cage où deux chiens énormes, immobiles, te regardent en grognant sourdement. Tu comprends que la porte de cette cage est retenue par un boîtier électronique très certainement commandé à distance, peut-être par le concierge. Ou bien s’ouvre-t-elle à heure fixe. Quand ? Ou bien alors s’ouvre-t-elle sur le signal d’un détecteur de mouvement… Ne plus bouger.
La neige tombe sans cesse.
Tu regardes les chiens qui ne marquent aucune d’impatience, la porte va bien finir par s’ouvrir. Tu décides d’escalader cette palissade.
Premier appui sur le bord de la cage, les chiens ne bougent toujours pas et te voilà ainsi déjà hissé au tiers de la palissade. Tu sais que l’effort va être intense, il devra donc être bref, décisif. Tu coinces un pied jusqu’à en ressentir une vive douleur, tu serres le métal froid, l’autre pied se bloque plus haut, tu te hisses, tu montes, tu continues, tu réussis à enchaîner plusieurs de ces mouvements, tes muscles brûlent, si tu n’agrippes pas très vite le haut de la palissade tu vas glisser, tu étires vivement le bras, saisis l’extrémité d’un cylindre, ultime rétablissement et te voilà à plat ventre sur cette palissade qui te meurtrit les côtes, les cuisses. Tu bascules lentement, serres très fort le métal et voilà que tu glisses lentement jusqu’au sol. Tu es de l’autre côté.
De l’autre côté ? Tu en doutes. La même cage, la même porte. Les mêmes chiens. Soit la cage traverse la palissade, avec un système d’ouverture identique de part et d’autre. Soit tu t’es laissé glisser du même côté de la cour ! Soit le monde est partout pareil.
Tu t’éloignes de la cage, tu suis la palissade. Tu marches longtemps, aveuglé par la neige qui tombe sans arrêt, énormes flocons. Grognement sourd, la cage, les deux chiens qui t’attendent. Tes mains n’ont rien rencontré d’autre que les cylindres métalliques et froids, aucun mur, pas de bâtiment, tu n’es donc plus dans la même cour. Cette logique te rassure et tu penses à elle. Il neige et il ne faudrait plus tarder à prendre la route.
Tu décides de tourner le dos à la cage et de t’en éloigner en marchant droit devant toi. Tu avances ainsi en ligne droite dans la nuit et dans la tourmente de neige. Tu marches longtemps. Ainsi tu devrais te retrouver bientôt de l’autre côté de cette cour, sans doute à nouveau contre la palissade et si, là-bas, tu en as encore l’énergie, tu escaladeras à nouveau et tu trouveras très certainement le parking. Dans un peu plus d’une heure tu pourras la serrer dans tes bras. Tu marches longtemps. Grognement.
Une cage contre la palissade. Trois chiens. C’est rassurant, le monde n’est donc pas partout pareil. Il peut être pire.
Tu t’étonnes de trouver encore en toi l’énergie pour grimper. Tu le fais. Appui sur la cage, les trois chiens ne bougent pas. Pieds tour à tour bloqués, mains crispées sur le métal froid, tu te hisses, ventre écrasé sur le haut de la palissade, lente glissade de l’autre côté. Grognement. Dos tourné à la cage, tu t’éloignes, tu marches droit devant toi.
Tu marches longtemps. Il neige.
Grognement. Quatre chiens. Le monde est en constante expansion. Les muscles brûlent mais tu escalades. Tu glisses de l’autre côté. Tu marches droit devant toi. Grognement. Une meute. Déclic électronique, la grille de la cage s’ouvre lentement. Les chiens sont encore immobiles. Toi aussi. Tu balances doucement ta tête d’un côté puis d’un autre, ainsi tu sens bien le poids des bois qui sortent de ta tête, ton sabot gratte le sol, le brame n’est plus pour ce soir, la saillie sera pour plus tard, ou pour jamais, il va falloir courir, et vite. Le cor de chasse déchire la nuit. Cours mon grand, cours ! L’espace est devant toi et la meute est derrière. Au devant est le monde, toujours plus vaste, identique ou changeant, va savoir ! Le pareil et le pire se ressemblent.