Soif ! (par Claude le 10/12/10)
Il avance. Est-ce encore lui qui avance ? Pourquoi avancer ? Est-ce une voix qui lui dit d’avancer ? Parfois, Il se l’est demandé, ne trouvant pas de réponse. Maintenant, Il ne se le demande plus ; il avance. Il ne pense plus, ne vit plus, ne sent plus que par « Soif »
Au début, il savait pourquoi il marchait. Il était parti, enfin. Il avait toujours su qu’il partirait, qu’il quitterait ce village pouilleux, qu’il ne connaîtrait pas jusqu’à la fin de ses jours la misère quotidienne des siens. Les autres se moquaient : « Partir pour quoi, Pour où ? Plusieurs sont partis et jamais revenus. Si c’était mieux ailleurs, ils seraient revenus chercher leur femme, leur sœur, leur frère. Non, il n’y a rien ailleurs ; la mort certainement ». Il avait arrêté d’en parler mais il savait, il partirait.
Puis, un jour, ils ont été deux à dire qu’ils partiraient. Maria et les siens étaient arrivés au village, venant d’ailleurs, d’une autre misère, semblable à celle d’ici. Ca avait été immédiat avec Maria : bien plus forts, à deux, ils traverseraient sans crainte la contrée désertique, arriveraient à la mer, trouveraient un bateau et partiraient pour un nouveau pays, pour une nouvelle vie.
Mais, il avait fallu attendre pour partir, que le petit soit né. Après, ils partiraient à trois ; quel problème pour l’enfant ? Aucun ; le sein de sa mère suffirait tout au long du voyage.
Il est parti, seul. Le petit était mort-né, Maria n’a pas survécu. Ce voyage, il va le faire, lui, pour eux trois. Il avance avec eux, pour eux.
Il avance ; toujours le même paysage : un chemin de terre sèche ; ici et là une ornière, souvenir du dernier orage ? Mais depuis combien de temps n’y a-t-il pas eu d’orage ? Autour de lui, la montagne ; des rochers, que des rochers, secs, brûlants.
Maintenant, il avance pour lui, pour survivre. Il ne pense plus qu’à ça : Soif !
La chaleur est terrible ; mais cette nuit, il fera frais, il récupérera. Pourtant, la nuit arrive et, jusqu’au matin, c’est la même fournaise ; les rochers brûlés par le soleil renvoient la chaleur de la journée.
Il regarde le roc ; sûr, à un moment, il verra un point de verdure, signe d’eau ; quelques gouttes perlant d’une fissure lui permettront de se régénérer comme elles permettent à de maigres plantes de survivre. Mais pas de vert, pas de vie.
Quelques jours après le départ, quand son âne s’est définitivement effondré, il aurait dû le saigner ; boire le sang qui l’aurait hydraté, alimenté.
Il quitte son chapeau qui lui tient trop chaud. Il le remet aussitôt ; le soleil va le tuer. Il a chaud, trop chaud. Se dévêtir, il a essayé ; sa peau est plus que brûlée ; alors, il garde ses vêtements qui le protègent.
Ses lèvres étaient sèches au début, comme gercées, puis elles se sont crevassées ; même pas assez de salive pour les humidifier ; il souffrait ; maintenant a-t-il encore des lèvres ? A-t-il encore une bouche ? Ce corps, est-ce encore le sien ? Ces jambes qui le portent, sont-elles à lui ?
Il serait prêt à boire son urine mais, depuis combien de temps n’a-t-il pas pissé ?
Soif. Il faut avancer, ne pas donner raison à ceux qui disaient de ne pas partir. Il réussira.
Il avance, il titube ; la fraîcheur, l’eau sont là-bas, pas loin, il le sent, il le sait.
Il tombe ; se relève. Il avance, il titube ; il n’a plus soif ; il tombe, ne se relève pas. Maria est là, tout près avec le petit dans ses bras. Ils sont sauvés.
Claude