Clef pour un rituel (par Annie le 22/12/10)

Publié le par Multi Plumes

 

Clef pour un rituel, né d’une hivernale odeur d’enfance.


    Chamonis1Quatre heures et demie et déjà la nuit s’empare de nos jours étiolés. Le froid se fait plus mordant. Calfeutrées derrière leur double fenêtre quelques mères font de grands signes. Il faut rentrer. Les mains, transies après d’exubérantes batailles de boules poudreuses et de concours de bonshommes de neige, s’engourdissent à travers les moufles trouées.
Parfois on a traînassé en chemin, et dès la porte refermée on peut humer le grand bol de chocolat fumant posé sur la table de la cuisine. Dehors il n’y avait pas d’odeur. Le froid les emprisonne ou les ronge. Et voilà que ce monde extérieur glacé, aseptisé est balayé d’une odeur chaude, lourde dense dont la légère amertume pénètre tous les pores. Est-on seul à la maison, qu’il faut se débrouiller. D’abord retrouver parmi les Lustucru, les Viandox, les Maggi et compagnie, la boite aux syllabes magiques, celle dont le nom digne et exotique inspire le respect : « Van Houten ». Ensuite on met le lait à chauffer, et pendant ce temps on dilue dans un peu de lait froid, une, deux, parfois trois cuillerées de poudre marron, sombre comme l’Afrique. Plus on les charge, plus l’arôme et l’onctuosité se développent ; pourtant au delà d’un seuil toujours inconnu, seuls les bords du bol profitent du surplus de cacao !
Van Houten 1Pendant que l’on s’acharne à cette dilution impossible d’un maximum de poudre dans quelques cuillerées de liquide, le lait, celui de la casserole se monte la tête. Il tente d’échapper à son triste sort, perdre sa belle couleur neigeuse, et il se gonfle dangereusement jusqu’à éclater et déborder. Parfois, quand on a pensé à ralentir son ardeur, il fait de la résistance, se couvre d’une vilaine peau de crapaud qu’il faut  lui arracher d’un coup sec ! Si on a su éviter ces deux périls, il ne reste plus qu’à verser le lait brûlant dans le bol, et enfin, victoire d’un instant suprême, tout l’arôme, magnifié et délectable  envahit la cuisine.
    Première expérience d’un savoureux triomphe sur le froid ; cadeau de cette odeur unique qui réchauffe les narines et la tête  puis brûle l’estomac  et  redonne enfin vie aux pieds et mains inertes.
    van houten 2Dès l’enfance on peut ainsi être enchaîné à l’esprit de cette effluve si chaleureuse ; elle devient alors l’antidote aux effets pernicieux des froidures, hivernales…  ou humaines.
Pourtant les années passent, le thé et le café remplacent le breuvage capiteux. L’arôme bienfaisante semble oubliée, jusqu’au jour où votre bambin, trônant en maître de caddy, pointe un doigt de connaisseur vers un emballage désuet. Oui, c’est bien ce paquet sans fantaisie, sans trésor annoncé qu’il veut absolument ! Il vous rappelle à l’ordre, vous l’adulte distrait prêt à lui acheter une poudre aussi instantanée qu’insipide. Vous ne le saviez donc pas que « c’est le meilleur des chocolats, le Van Houten de grand’ maman » ?Au détour d’une allée de grande surface, votre passé vous a rattrapé ! On retrouve alors les gestes d’autrefois, et l’arôme tout épanoui dans son rituel inchangé.  
    
    « Oui, oui ma doudou, c’est du chocolat » ; déclic : au souvenir de l’odeur suave on se retourne d’un bloc. « Oui, oui ce g(r)os bâton… ce sont des fèves de cacao, amalgamées, il suffit de le (r)aper ! » Les « zoreilles » métropolitaines sont déçues. Aucune effluve ne se dégage du dit bâton, alors que sur ce marché de Fort de France les senteurs fortes d’épices et de fleurs s’exhalent dans leur exubérance originelle.
Aucune fragrance chocolatée sous ces latitudes ; trop lourde elle y deviendrait écoeurante. Il faut se contenter de la vue d’un cacaoyer. Il pousse là parmi les bananiers en pleine luxuriance tropicale sur les pentes de la Montagne Pelée. Et lui, l’arbre il donne la clef, révèle le secret du chocolat. C'est le feu de cette terre volcanique, allié au feu solaire permanent qui produisent ce concentré d’énergie au cœur des cabosses de cacao. Plus tard, à des milliers de kilomètres cette énergie brûlante, lave en fusion, serait redistribuée, arôme et breuvage à des corps étiolés et transis.


§


Chamonis2PS : Vingt ans plus tard, dans la douceur d’un après souper hivernal pourquoi préparait-il, l’ancien enfant au caddie, un gâteau dont le chocolat fondant sur la flamme du gaz, embaumait toute la maison ?         L’ arôme chocolaté distillait une joie faite de nostalgie et de gourmandise partagée. Elle devenait un fil reliant à travers une vie et quelques générations, des moments de bonheur tout simple : le retour dans la chaleur des maisons. Un point d’orgue immuable après les joies et les rires des batailles de boule de neige, après les  premières descentes en luge, ou les acrobatiques slaloms  à ski…
C’est ainsi ! dans cette famille* on préfère le chocolat aux madeleines…

* Comme dans beaucoup d’autres.

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Publié dans Fiction et récits

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