Des voyages ... (par Annie le 23/03/10)
OulanBator…
Tant de jours passés à se dire :
« Un jour je ferai, un jour j’irai, un jour j’écrirai, un jour je deviendrai nomade parcourant le monde et les idées, un jour je voyagerai de rencontre en rencontre, de source en source… en suivant cette flamme intérieure si souvent étouffée. »
Tant de jours passés à attendre un appel d’enfants devenus des adultes trop occupés, trop absorbés…
Tant de jours qui se sont achevés dans l’obscurité assoupissante que seule ranime le bruit lancinant d’un réfrigérateur.
Tant de jours remplis de mille occupations et futilités destinés à tuer un temps effroyablement long sans ce remplissage méthodique.
Tant de jours à ressasser le passé sans s’apercevoir que cela tuait le présent et bannissait l’avenir.
Tant de jours perdus, entassés dans une mémoire défaillante : celle des prémisses d’Alzheimer qui ne traduisent peut être que le simple désir de destruction de journées identiques et insipides, et la volonté d’échapper à leur reproduction…
Tant de jours dans une vie : 23725 à 65 ans ! Cela lui donnait le tournis. Elle réalisa qu’il ne lui restait plus tant de jours à vivre… et si demain était le dernier ?
Tant de jours, ceux des dernières semaines, perdus à se demander ce qu’elle emporterait la bas ! On lui avait annoncé que cet hiver elle serait mieux dans une institution plutôt que de continuer à aggraver son cas en mélangeant tous ses traitements…
Non, elle n’irait pas dans ce ghetto. Sa mémoire s’effritait mais elle en avait parfaitement conscience, demeurait lucide… donc tout n’allait pas si mal !
Tant de jours nécessaires pour arriver à ce jour, cet aujourd’hui où elle se laisse porter par l’enthousiasme sans raison, la joie brute et simple et où elle se décide à partir, enfin !
La valise fut vite bouclée, les économies entassées dans le vieux sac à dos. A l’aéroport elle n’hésita pas une seconde ; elle avait toujours su qu’elle devait aller rencontrer les chamanes de Mongolie.
A l’aéroport, de sa voix redevenue très claire et déterminée elle annonça : « Un aller simple pour Oulan Bator, sur le premier vol disponible… le nombre d’escales m’est indifférent ! »
Novices !
Il nous a désigné les coussins inoccupés du deuxième rang et en souriant nous a invité à y prendre place. Nous hésitons : refuser serait une réponse bien offensante à son accueil attentionné. Pourquoi alors avons nous franchi avec tant de désinvolture le rideau qui masquait et protégeait cette assemblée recueillie ? Le hasard, la curiosité nous a poussé en ces lieux, et lui, le moine en robe couleur lie de vin ne fait que répondre à notre demande.
Contraints, forcés de quitter notre statut de touristes voyeurs, nous nous retrouvons, humbles participants d’ une cérémonie aux rites inconnus. Coincés par cette assemblée unie dans l’immobilité, comprimés par nos vêtements trop ajustés, et le dal, (lentilles, riz) du déjeuner nous respirons avec difficulté. Nous sommes pris au piège et ne pouvons qu’envier la fluidité du souffle léger de nos voisins !
La pénombre, les fumées d’encens, les psalmodies commencent à créer en nous un léger malaise. Les minutes s’étirent à l’infini ; lequel de ces démons grimaçant au dessus de nos têtes a sournoisement arrêté l’écoulement du temps dans son sablier ? Une envie de déplier les genoux, d’abord insidieuse devient de plus en plus irrépressible. Pourtant chacun de nous retient son geste. Aucun mouvement n’émane de tous ces corps assis en tailleur, genoux au sol et dos parfaitement droit. Le « tiens toi droite ! » entendu pendant toute mon enfance resurgit ! Même ici à des milliers de kilomètres de chez soi, on retrouve les mêmes impératifs ! Ne pas s’avachir, savoir se tenir ! ( Et en ces lieux, nul besoin d’injonction, le message est tacite. Le lâcher prise ne concerne que le mental !
Nos pieds se sont engourdis, heureux d’échapper aux élancements en coup de poignard qui taraudent les genoux et le dos. Nous sommes venus dans ce pays pour randonner, et nous nous voici prisonniers d’un lieu où nous ne voulions que simplement jeter un regard…
Dans cet air moite et confiné, nous sentons la rougeur nous monter au visage et la sueur inonder nos fronts.
Les psalmodies se sont tues mais personne dans l’assemblée ne montre le plus infime signe de départ. Chacun demeure à sa place, les yeux mi clos sur ce qui demeure un mystère pour nous : le gouffre de l’intériorité ou l’approche du Samadhi ?
Quelques instants plus tôt, juste avant de franchir le rideau du temple, nous plaisantions avec les petits marchands du bazar à l’esprit aussi vif que les gestes ; et maintenant nous nous engloutissons dans une immobilité pesante, inhumaine, presque mortuaire !
On ne peut partir sans déranger ceux du premier rang… et sans « déchoir »… alors autant n’y plus penser ! Attendons, respirons calmement.
L’engourdissement semble avoir anesthésié presque tout mon corps, pourtant l’esprit est toujours là. Il regarde passer les idées (à défaut du temps qui lui s’est arrêté ) tandis que mes voisins ont su faire le vide et méditent profondément…
Qu’importe, il faut un début à tout…
Et le gong libérateur retentit.
« Dommage, vraiment, nous étions si bien ! »
Le sage est sans idée… mais un sans idée n’est pas un sage.
Agra
Ils sont là, installés sur une natte dépliée à même le sol, sur les quais de la gare d'Agra. Une silhouette fine, la mère certainement, a rabattu les voiles de son sari sur le visage ; elle est étendue, toute recroquevillée et contre elle un enfant frêle de trois ou quatre ans s'est endormi. Assise en tailleur, dos très droit, celle qui doit être la grand-mère berce un bébé qui se réveille régulièrement pour pleurer. Ils n'ont pas choisi de s'installer dans un coin de la gare, non simplement là au milieu des quais. La foule indifférente passe le long des quatre côtés de la natte, espace délimité et clos que personne ne piétine malgré une affluence ininterrompue.
Une heure est passée, la mère n'a pas bougé. Est elle malade ? Sinon comment pourrait elle dormir dans ce tumulte de trains surchargés de grappes humaines roulant à quelques mètres ? L'homme assis lui aussi, tourne le dos aux deux femmes ; il fume aussi absent aux autres qu'au monde. Vêtements poussiéreux, froissés, tongs et chaussures avachies ; la gare, comme pour beaucoup d'autres, serait- elle devenue leur domicile ?
Là-bas presque au bout du quai, un autre homme est couché ; la foule continue son chemin lorsqu'un employé de la gare pose négligemment une couverture sur lui.
Sur la natte, la femme a bougé ; elle s' étire, rajuste avec grâce les plis de son sari, brosse la poussière de l'ourlet, découvrant les chaînes dorées de ses chevilles . Son visage apparaît, frais, reposé, elle sourit à l'enfant qui se réveille. La femme âgée sort alors un biberon et un paquet de biscuits d'un grand panier dissimulé jusqu'à cet instant. Le bébé se calme. L' homme émerge de sa torpeur et s'éloigne négligemment. Après quelques instants il revient, trois bouteilles de coca-cola dans les mains. Une demi heure plus tard leur train arrivait et ils poursuivaient leur voyage.
De la scène de misère vue, perçue, et imaginée deux heures auparavant, il ne restait plus qu'une famille indienne, certes modeste, mais pourvue du nécessaire, et qui attendait le train " à sa façon ", non loin des fastes du Taj Mahal, à Agra.
Gong… les trois coups
Voilà… c’est reparti ! C’était donc vrai toutes ces histoires… encore un tour de manège… tout va recommencer ! Je m’en doutais un peu, la page écrite dans cette vie n’était qu’un brouillon informe et rempli de lacunes … cette vieille petite conscience, insuffisamment élargie n’a pas atteint le stade du nirvana… alors elle migre, transmigre, pérégrine vers d’autres vies (le purgatoire ?). Oui il faut repartir pour un tour, et combien d’autres encore après celui là ?
Et si l’après vie se réalisait en accord avec la représentation, la croyance que l’on s’en crée ? Un vague regret pour l’athéisme refoulé autrefois ; il présentait un nihilisme somme toute rassurant et paisible : un petit tour sur la scène, bon ou mauvais et on pouvait enfin poser les valises, définitivement…
Eh bien non…
Indéfinie, émergeant des limbes cotonneuses, une présence hésitante qui ne trouve pas encore une identité, se dessine vaguement ; Un regard étonné rencontre des regards émerveillés. Des visages ronds au teint cuivré et aux yeux bridés se penchent. Elles se ressemblent toutes, ces femmes vêtues de robes bordeau et d'amples châles. Chaussées de bottes de feutre ou de caoutchouc elles glissent lentement parmi les vapeurs d’encens.
Soudain un son gigantesque et interminable envahit la pièce et me fait sursauter. Le coup de grâce ! (une grâce en effet puisque selon les réminiscences qui perdurent on peut aussi revenir sous forme d’animal !)
Les sourires plissent les yeux sombres qui m’examinent. Je veux fuir, mais emmaillotée comme je le suis, aucun mouvement n’est possible. Les premières larmes coulent ; des regards et des gestes bienveillants m’entourent. Allons, « la vie est belle et comme toujours et l’existence sera difficile »
Les vibrations infinies du gong l’affirment : mon destin, mon karma sont tracés, scellés dans ces sons péremptoires qu’aucune force ne peut combattre.
Un destin tracé dans un monastère de nonnes au Laddack ! Le prénom* de la vie précédente l’avait annoncé. Faut il croire aux signes ?
*PS : en tibétain, ani signifie nonne
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