Partir (par Jacqueline le 02/02/10)

Publié le par Multi Plumes

 

Partir !

 

 

Jeudi 3 septembre. Paris, gare d’Austerlitz. 23 heures. Odeur âcre d’huile, de graisse. Il n’y a plus de locomotive à vapeur et pourtant pour moi, la gare sent toujours la suie. A cette heure les quais sont presque déserts. Dans le bar les gens fréquemment lèvent les yeux sur le panneau lumineux des départs. Une voix impersonnelle annonce que le train Paris Hendaye est entré en gare. Elle nous rappelle que l’étiquetage des bagages est obligatoire. Sur le quai 4, sous un néon blafard, trois employés de la SNCF vérifient billets de train, cartes d’identité et cochent une liste. Une file de voyageurs s’est formée, encombrés de sacs, de valises et de paquets. Moi, je porte mon sac à dos sur l’épaule, c’est plus pratique et mes gros croquenots aux pieds.

Je rejoins la voiture 24 et cherche ma couchette, couchette 12, celle du haut à droite dans le compartiment. Une jeune femme est déjà assise sur celle du bas à gauche, un petit sac en jean, tout boursouflé, rempli à la va vite, à côté d’elle. Elle a un visage aux traits émaciés, sur un long cou à la Modigliani, des yeux noirs démesurément grands avec des cernes. Elle pianote nerveusement sur un portable. Je lui souris mais manifestement perdue dans ses pensées elle me répond à peine.

Je grimpe sur l’échelle. Je ne suis plus très souple mais je préfère être en haut, j’ai l’impression de mieux respirer. J’explore la pochette que la SNCF met à notre disposition : bouchons d’oreilles dont je n’aurai manifestement pas besoin (ma co-voyageuse est jeune et ne ronfle sûrement pas), lingettes, mouchoirs, bouteille d’eau. Je débarrasse de son enveloppe plastique l’oreiller et je m’allonge sur la couchette. Je garde près de moi la couverture, j’en aurai besoin plus tard.

« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, nous vous informons que le train Paris Hendaye va partir ! » Les portières claquent, un coup de sifflet, le train doucement s’ébranle. Je vois défiler le quai et la gare. Porte fermée, le compartiment ressemble à une bulle aseptisée avec une odeur de désinfectant qui nous emmène ailleurs, dans une vie entre parenthèses. « Je m’en vais, je m’en vais, je m’en vais… » Le bruit répétitif des roues trouble seul le silence. Je fixe la petite veilleuse, je suis bien, je suis partie, partie pour échapper à la monotonie des jours, aux obligations qui épuisent, partie pour respirer, me découvrir et découvrir les autres.

Le claquement d’un briquet qu’on allume, le point rouge d’une cigarette. C’est interdit de fumer, il me semble mais je n’ose rien dire. J’avais oublié ma voisine, à présent je la sens nerveuse. Elle se tourne et se retourne sur sa couchette, elle renifle comme si elle avait pleuré, soupire. Je n’ose pas bouger. Elle a l’âge de ma fille. Comme elle, elle est peut-être asthmatique. Elle semble malheureuse, je pourrais lui parler, l’écouter…Le tangage du train lentement m’endort.

La sonnerie d’un portable retentit, un rythme de tam tam endiablé que ma voisine interrompt rapidement. Elle ne devait pas dormir. Elle reste silencieuse mais je la sens oppressée. La tension grandit, d’un doigt nerveux elle tapote mécaniquement la cloison. Soudain la voix sourde de la jeune femme interrompt sèchement «  Le bonheur avec toi, j’en ai jamais eu et bien ta maladie, j’en ai rien à foutre ! »

Elle a coupé rageusement, s’est retournée contre la cloison. «  Une rupture, c’est clair…elle est jeune, elle quitte un ami, un compagnon, un mari peut être (je n’ai pas vu si elle portait une alliance). Maintenant, à quoi pense-t-elle ? Où va-t-elle ? »

.

«  Ah ! oui, Monsieur est un artiste fragile, Monsieur ne s’intéresse pas aux contingences matérielles, Monsieur vit dans ses rêves, Monsieur crée… Qui c’est qui galère pour payer le loyer, la bouffe, les fringues… et tout… Deux ans que je l’ai supporté, bécasse que j’étais. Et encore hier j’avais préparé un repas comme il les aime avec une bonne bouteille de son vin préféré, un Volnay 1er cru, tout ça pour fêter notre rencontre, il y a deux ans. Monsieur rentre, s’étonne… Il est malade, une sale angine, il a oublié… Il a trouvé un appart du tonnerre avec un atelier d’artiste. Et comment on va payer, je lui dis. Ben j’ai prévu ajoute-t-il. On pourrait proposer une coloc à Maryvonne. Alors là, j’ai explosé ! »

Le train ralentit, crissement des freins, chuintement des roues. Les lumières du quai zèbrent le compartiment. J’aperçois une pancarte éclairée : Dax. Arrêt, des portières claquent. Le wagon reste silencieux, personne n’y est monté. On repart.

« … Parce que Maryvonne, c’est son ex. Moi, le ménage à trois, on ne me le fera pas. Je l’ai giflé, je lui ai dit tout ce que j’avais enduré : les fins de mois difficiles, les chaussettes sous le canapé, sa paresse, sa froideur, ses retours le soir sans explication et tout ce que j’avais sur le coeur. .. Puis j’ai pris un sac, ma trousse de toilette, deux ou trois fringues, ma carte bancaire et je suis partie. »

Biarritz. Silhouettes emmitouflées sur le quai. Après un court arrêt le train file à toute allure dans le petit matin frais.

« Elle est jeune, elle ose ce que nous n’osions pas. Elle a toute la vie devant elle. J’aimerais lui parler mais elle est fermée comme une huître… Tout de même elle pourrait parler de façon plus élégante. »

« Ah ! Qu’il cherche une bonne poire comme moi ! Qu’il aille rejoindre sa Maryvonne, une paumée comme lui. Il peut essayer de m’attendrir, c’est fini, je suis partie ! »

 

Hendaye, tout le monde descend. La jeune femme s’éloigne vers l’hôtel de la Gare, sac accroché à l’épaule. Moi je me dirige vers l’autre train qui me conduira de l’autre côté des Pyrénées.

La fin d’un parcours. Le début d’un autre.

 

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Publié dans Voyages et voyageurs

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C
<br /> C'est tout à fait le regard que j'aime poser sur les évènements qui m'entourent. Je pense que tout ce que nous voyons peut denenir roman. Bravo.<br /> Christiane<br /> <br /> <br />
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