Ultime voyage ... (8ème épisode par Martine le 03/02/10)

Publié le par Multi Plumes


Agnès encore


Il est 14h50 et depuis exactement  18 minutes, je suis libre, cinquante cinq ans que je la supportais, enfin cinquante cinq ans moins six mois puisque quand elle est née je n’ai pas voulu la voir  .
A force de m’avoir entendue répéter rageusement que je ne voulais pas de sœur, 
que j’étais leur unique  princesse et que si un autre enfant arrivait et bien je le tuerais, mes parents ont préféré me laisser à nos voisins, six mois j’y suis restée, à l'étranger, le temps qu’elle s‘habitue disait ma mère, et bien moi je peux vous le dire je m’y suis jamais habituée.
Toute sa vie elle m’a énervée avec son air d’intello, son air de pas y toucher. Combien de fois j’ai eu envie de la gifler quand elle me regardait avec ses grands yeux noirs de myope.

Ah j’en ai passé des heures dans la salle de bains à m’épiler, à me tartiner le visage, à m’enduire le corps de crème, à me tuer à coup de centaines d’abdos. Et tout ça pourquoi ???? Hein je vous le demande, tout ça pourquoi, pour qui ? Pour Pierre !
Quand je l’entendais sonner, je me précipitais à sa rencontre pour arriver à la porte avant elle ;  mais  pauvre crétin tu ne voyais rien, juste un petit sourire poli pour moi, et pour elle les grandes illuminations, on se serait cru devant les vitrines de Noël des galeries Lafayette  tellement ses yeux brillaient quand il la regardait.
Le pire c’est qu’elle avait de l’allure avec ses grandes jupes, ses foulards et ses bracelets, on aurait dit une gitane, comment il l’appelait déjà « mon Esméralda ». Ce que j’ai pu l’envier avec ses cheveux noirs et sa peau bronzée toute l’année, alors que moi blonde à la peau désespérément blanche, je devais rester à l’ombre pendant qu’elle, elle restait des heures à lire ses foutus bouquins au soleil.

Le pire c’est quand ils ont annoncé qu’ils allaient se marier, alors là j’ai failli les tuer tous les deux, du coup je suis partie un an à l’étranger, histoire de pas la voir dans sa foutue robe blanche.

Quand je suis revenue elle m’a appelé : « nous sommes dans une si charmante maison », j’écris pendant que Pierre travaille, j’ai déjà publié une nouvelle, tu veux la lire, non j’ai pas le temps, plus tard »

Elle avait peur de l’avion, alors ses tours du monde à elle c’était ses coussins indiens sur les chaises, ses verres de Murano, sa coupe en cristal de Bohème, ses tasses en porcelaine de Chine, à chaque déjeuner mon petit plaisir c’était d’arracher « le liseré doré qui donnait toutes son élégance au raffinement de la tasse »
Question tour du monde moi mon pays préféré c’est la Suède rapport à mes meubles IKEA.

Elle passait tellement de temps enfermée dans son bureau, qu’à force de tourner autour de Pierre j’ai fini par lui donner  le tournis. Ah il m’a pas fallu longtemps pour le cueillir , remarquez bien , c’était juste pour me venger, car avec ses cheveux qui se sont fait la malle, et le ventre qui passe par-dessus la ceinture, il me faisait plus du tout envie.

Mais bon j’avais déjà mon plan.

Quand j’y pense je crois que son atelier d’écriture lui avait chamboulé les neurones, je n’arrivais même plus à la comprendre. Encore aujourd’hui quand je lui ai amené les palets aux amandes dont mémé m’avait donné la recette (sans les 20g de cyanure) elle s’est écriée « mes madeleines de Proust » alors que c’étaient les palets de Mémé.

En tous les cas ça valait le coup d’attendre, j’entends encore cet idiot me murmurer au téléphone ma chérie, c’est fini elle est morte, il pleurait presque de peur, quelle lavette, il me suppliait de venir, il voulait que je sois là à l’arrivée de ce brave docteur Despierre ; bien sûr que je vais venir, il faut bien que je sauve les apparences.
Je vais attendre quelques jours avant de lui donner une potion magique pour qu’il rejoigne ma chère sœur, je me vois déjà sangloter vous savez il l’aimait tellement qu’il ne pouvait pas vivre sans elle, et puis sa vie n’avait plus de sens vous pensez même pas d’enfants.

Heureusement d’ailleurs sinon j’hériterais pas de la charmante et de tout ce qui va avec.
Je me demande si je vais garder la femme de ménage. A moins qu’avec les droits d’auteur de Christiane, je parte en voyage, moi j’adore prendre l’avion.
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Publié dans Feuilleton

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