Ultime voyage ... (9ème épisode par Suzanne le 04/02/10)
" Comme la plume au vent"
("La donna e mobile" est connu en français sous le titre de " Comme la plume au vent")
Clic sur la flêche blanche pour se mettre dans l'ambiance !Pour une fois rien à dire Benjamin est arrivé juste avant et non après le lever de rideau 19h58 comme convenu ça l’a obligé à se faufiler en dérangeant quelques momies poudrées heureusement pas de patientes à moi cette fois, pas comme à la Périchole un calvaire… à deux sièges de la vieille D’Alembert et en plus pendant l’entracte elle en a profité pour essayer de m’extorquer une consultation à l’œil… ah docteur ça tombe bien justement je voulais vous dire j’ai des élancements dans la hanche comme si on m’enfonçait des aiguilles … dors plus… ces maux de tête… Benjamin lui en a profité pour aller au bar et moi coincé au parterre avec cette vieille peau… si vous saviez…depuis mon opération… j’étais au supplice j’étais sûr qu’il était déjà en train de faire les yeux doux aux choristes, à l’autre américain à queue de cheval en particulier avec ses grandes dents… il est comme ça Benjamin un dragueur invétéré il sait que ça me rend malade parfois je me dis qu’il fait exprès d’en rajouter que ça l’amuse beaucoup de me voir enrager en silence… aujourd’hui il a piétiné deux ou trois sacs à main sans même s’excuser pour accéder jusqu’à E13 -évidemment on ne risquait pas d’être sur les strapontins la connaissant j’imagine que Christiane devait faire le pied de grue devant le théâtre à six heures du matin tous les ans le jour de l’ouverture des abonnements pour avoir E12 et E13 pile face à la scène… Benjamin s’est assis à côté de moi comme si j’étais un inconnu – comme convenu chaque fois que nous allons au spectacle ensemble- il s’est assis juste sur l’accord de l’ouverture il était temps ! cette note de do qui se répète sur le rythme pointé dès le prélude ça me fait toujours un effet- j’ai eu envie de prendre la main de Benjamin de sentir sa peau chaude et élastique mais c’était vraiment trop risqué - j’ai lu dans l’Avant Scène que ce Do lancinant représente le thème de la malédiction c’est sûr c’en serait une ! fini la clientèle obligée de patienter debout dans ma salle d’attente si on prend le médecin sur le fait en train de tromper sa femme et en plus avec un … il est de couleur mais pas très foncé… je les entends d’ici je peux fermer le cabinet –Noir dans la salle - Benjamin fait exprès de poser son avant-bras sur l’accoudoir il colle son épaule contre la mienne un contact moelleux discret mais terriblement efficace il enfonce son triceps dans le mien il le presse en douceur sur le rythme de la croche pointée double avec de plus en plus d’insistance sur le crescendo du tutti qui s’achève par cette montée aux cornets tumultueuse tumultueuse comme notre passion enfin modérément secrètement tumultueuse en province attention do not overpass limit danger ! pas de caméra de surveillance mais pire la province c’est comme vivre au milieu de cent vingt mille concierges et avec ça une feuille de chou qui s’empare des ragots attention redoutable ! imaginez édition spéciale le Mal public dévoile la vie sulfureuse d’un notable ! Benjamin a plaqué sa main d’ébène une demi-seconde sur ma cuisse avec le dernier accord de l’ouverture… – Noir- Ah… fini - quel culot c’est tout lui ! Benjamin est inculte mais il a une sensibilité je dirais animale de la musique
Lever de rideau sur l’Acte I… Ah misère ! ce décor… qu’est ce que cette invention encore ? J’ai vu toutes sortes de palais du Duc de Mantoue mais là … version années 30 un genre de station balnéaire on croit rêver… c’est de qui cette mise en scène ? Beaunesne connais pas ça promet… le style « les problèmes évoqués par l’œuvre sont toujours d’actualité » ça me consterne il n’y a pas d’autre mot… je me suis toujours demandé ce que fichaient Pierre et Christiane ensemble lui il devait avoir des crampes dans les jambes trois heures sans bouger à l’opéra - depuis qu’ils ont refait les sièges je crois que c’est encore pire qu’avant je vois Benjamin le pauvre il a les genoux tout coincés… caser ses longues jambes musclées… je lui ferai un massage à l’huile camphrée tout à l’heure je suis médecin quand même… Pierre il ne vit que pour sa Pédale Dijonnaise pour se martyriser dans la côte de Chamboeuf avec d’autres déchaînés de son espèce on se croise de temps en temps le dimanche matin dans la vallée de l’Ouche j’avoue que ce côté transpirer ensemble dans des combinaisons fluo je me dis… enfin c’est pas pour moi j’aspire à un peu plus de raffinement… Christiane c’était excessif évidemment là ça porte un nom névrose obsessionnelle doublée d’une phobie des voyages et lui la bougeotte vraiment mal assorti ce couple enfin il paraît que ce sont ceux qui tiennent le plus longtemps… si on regarde Mathilde et moi… ces guérites de plage franchement je me demande comment le metteur en scène va s’en tirer dans le deuxième acte… en revanche le Duc se défend bien - soit dit en passant il était temps qu’on débarrasse la troupe de quelques antiquités vocales- belle puissance des aigus brillants enfin attendons quand même il faut tenir les trois actes le ténor qui part bille en tête sur le Della mia bella incognota borghese et qui s’enroue dans la Donna e mobile je connais je crois que l’entracte est entre l’acte I et le II je déteste aller au bar mais je préfère jeter un œil sur Benjamin ça m’énerve son côté frimeur de toujours vouloir prendre une coupe à l’entracte on peut tout aussi bien en boire une dans la chambre après - surtout qu’à Noël je lui ai apporté une caisse complète de Dom Pérignon un cadeau d’un labo pharmaceutique - mais il trouve ça « moins fun », être jeune ça ne donne pas que des qualités… Christiane faisait plutôt jeune pour son âge je ne lui ai jamais diagnostiqué de problème cardiaque on ne peut rien me reprocher non plus… si on pense à ce footballeur de vingt-deux ans qui s’est écroulé sur le terrain il devait être bien suivi médicalement eh bien on n’a rien vu venir… je ne vois pas ce que j’aurais pu faire de plus de toute façon… n’empêche c’est mauvais pour la clientèle cette semaine pouls-tension et tout le tralala pour tout le monde il faut rattraper le coup… définitivement pas crédible la scène de l’enlèvement avec Rigoletto qui n’entend pas les cris de sa fille à cause de son bandeau sur les yeux j’ai toujours trouvé que c’était une faiblesse dans le livret… Allez Malediziooone ! et rideau - Benjamin s’est carrément arraché de son siège dès la première salve d’applaudissements il doit avoir des fourmis dans les jambes
C’est reparti pour l’Acte II. En traînant pour essayer d’apercevoir Benjamin j’ai rencontré Dubois au bar… depuis qu’il est à la retraite il ne se cache carrément plus avec ces sourcils dessinés au crayon et sa moumoute trop foncée en train de faire ses effets de manche comme s’il était encore dans son amphi à déclamer de la poésie avec la voix haut perchée en lorgnant ses petits étudiants… Benjamin me dit qu’au moins lui il assume c’est un petit jeu qu’il affectionne me titiller me provoquer je n’ai rien à voir avec ce genre de… enfin disons d’extraverti ridicule… Mathilde ne pourrait jamais le supporter je prends toutes les précautions c’est surtout pour elle… elle serait… enfin son monde… elle est tellement attachée à la paroisse ils sont plutôt intégristes à Saint Michel sympathiques mais intégristes… ah ça se gâte c’est bien ce que je craignais un tas de courtisans endormis sur une plage c’est complètement idiot encore un metteur en scène idiot je crois que je ne viendrai plus voir d’opéra à Dijon… Benjamin a disparu un bon moment je ne sais où pendant l’entracte je ne l’ai trouvé nulle part et depuis qu’il est venu se rasseoir on dirait qu’il boude il s’est calé au fond de son fauteuil il pousse des soupirs de cheval , les gens qui ne savent pas se tenir au concert qui se sentent obligés de faire profiter leur entourage de leurs impressions il sait que ça m’irrite terriblement… voilà qu’il envoie carrément un SMS ! il a décidé de me faire enrager ce soir battre le chaud et le froid c’est tout lui… cette Stacy Tappan chante divinement mais on se demande pourquoi ce triple idiot de metteur en scène la fait se rouler par terre comme une furie, sans doute sa vision de la sensualité féminine… il faudra qu’on ait une petite explication tous les deux il exagère et moi qui lui ai apporté un cadeau un de ces gadgets dont ils sont entichés il ne m’a rien demandé enfin il a juste dit d’une manière appuyée - oui je suis amoureux d’accord mais pas complètement gâteux- il a juste dit vraiment trop top le dernier Iphone bon je le passe en note de frais cadeau à confrères j’ai eu du mal à faire admettre à Mathilde que la comptabilité du cabinet devenait trop lourde et trop compliquée pour elle… ce solo de contrebasse je ne vois pas le soliste dans la fosse sûrement le type à moitié chauve avec la longue natte blanche… sublime son jeu mais sa coiffure… ça compense les violons un peu pâteux… en même temps je comprends ses sautes d’humeur sans doute la situation n’est pas facile une liaison cachée à son âge ça sonne théâtre de boulevard la dernière fois qu’on s’est disputés il m’a menacé de tout arrêter une « impasse tragicomique » selon lui il a le sens de la formule sincèrement on n’est pas les seuls… en tant que médecin je suis bien placé -non pas que je le recherche au contraire je fuis ça comme la peste- mais on ne peut pas endiguer les flots de confidences de certains patients… on finit par douter de tout le monde par imaginer des double vies à sa boulangère ou même au poissonnier des halles qui a pourtant le nez aussi variqueux que ses raies - tiens Pierre et Christiane par exemple si leur vie avait été un opéra lequel des deux aurait chanté Si vendetta tremenda vendetta l’air de la vengeance ? qui jouerait le rôle du bouffon celui qui doit dire les vérités aux puissants ? un rôle ingrat … d’ailleurs pour l’instant on dirait que notre Rigoletto a la voix qui fatigue, il chante bas mais bas… il manque au moins deux comas… ça m’amuserait d’écrire des livrets d’opéra des peplums avec beaucoup de figurants des esclaves noirs enduits d’huile comme Benjamin dans Aïda… et surtout pouvoir assassiner les empêcheurs de tourner en rond allez un petit air de bravoure un contre-ut et hop acte suivant
Le dernier acte est toujours le plus attendu rien que pour La donna e mobile mais l’homme est changeant aussi reconnaissons-le on n'est plus au dix-neuvième siècle… si Mathilde faisait un écart imaginons un ancien ami d’enfance qu’elle retrouve par hasard en allant acheter des chocolats chez Gillotte oh tu es revenu à Dijon oui des… disons… des petits changements, c’est ça famille travail enfin non les enfants sont restés à Paris avec leur mère non… pas trop seul tu sais j’ai mes parents en maison de retraite à Messigny - là il est très malin il a déjà repéré les jambes encore très belles de Mathilde pas de varice pas de cellulite - oui ce serait vraiment sympathique et patati et patata et Mathilde on pourrait la comprendre il EST seul émouvant son mari est souvent au cabinet elle a encore de belles jambes mais elle se dit que ça ne va peut-être pas durer… sincèrement voilà comment on se retrouve dans du Verdi en train de chanter v’ho ingannato colpevole fui je vous ai trompé j’étais coupable – mais on n’emploierait pas de moyens aussi… aussi définitifs ah ça y est il va ouvrir le sac et s’apercevoir que c’est le corps de Gilda sa fille et pas celui du duc, voyons ça, le comble du mauvais goût c’était à Vérone des flots de sang synthétique sur le proscenium millénaire beurk les mammas italiennes à côté de moi en ont lâché leur sandwich au saucisson pour se pâmer
Maaaalédizioooone. Accord final. Avant qu’on rallume la salle Benjamin renfilant son blouson de cuir regardant ailleurs m’a passé la main dans le cou comme par mégarde adorable maladresse insolente caresse ce diable a la grâce
Sauve toi mon ange mon Lucifer… à tout de suite … j’arrive
Il faudra que je passe un coup de fil à Pierre et que je pense à lui envoyer le certificat de décès en triple exemplaire pour la compagnie d’assurance.
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