La foire à Chambéry (par Philippe le 02/12/10)
Deux enfants et deux dames en âge d’être leur grand-mère posent debout, très attentifs. Le photographe de rue a réussi à les convaincre. C’est leur grande sortie annuelle à la foire de Chambéry. L’occasion attendue de renouveler leur garde robe pour toute l’année à venir ; achats réfléchis et dans la limite de ce qui n’est pas cousu, tricoté à la maison. Le petit village du Bugey où ils habitent n’offre que l’essentiel : épiceries, garages et quatre cafés. La famille s’est mise sur son trente et un pour cette belle et rare excursion. Peu de voitures à cette époque ; il faut donc marcher jusqu’à la gare, à un kilomètre et demi. Le train omnibus longe le lac du Bourget. Il se passe rarement dix minutes sans un arrêt dans une petite gare aux noms évocateurs : Brison Les Oliviers, Brison Saint Innocent... Nul besoin pour eux de partir en Provence pour se sentir en vacances. La machine à vapeur crache ses escarbilles dans l’œil de l’imprudent ou de l’impatient qui se penche à la fenêtre pour profiter de l’air frais, malgré les mises en garde des adultes.
On note un contraste entre une grand mère et les deux petits enfants violemment éclairés par le soleil et l’autre dame à l’ombre de son large chapeau de paille noir. Aucune tête nue. La gente féminine a opté pour la tendance élégante à très larges bords ; le garçon d’environ dix ans a tiré son béret noir en arrière, signe d’une possible petite rébellion. Ils portent leurs vêtements du dimanche. Gilets sombres sur les robes foncées à motifs des deux dames. Robe blanc cassé, à manches courtes pour la fille d’environ dix ans. Son frère en culottes courtes et maillot croise les mains derrière le dos. Tous deux portent le même modèle de pull à grosses côtes et sans manches. Pulls tricotés mains par la grand mère qui ne manque pas d’ouvrage et ne dispose pas de temps pour les mailles serrées…
La fille joue à la petite dame. Elle met son bras droit sur la bride de son petit sac habillé, bien tiré en avant pour qu’il se voie. Elle a déjà ce petit air de contentement de soi de celle qui aime être prise en photo. Son petit frère cligne des yeux face au soleil, ébloui par le soleil et la magie de l’appareil.
L’air sévère, accentué par les lunettes cerclées de noir, leur grand mère semble bien pensive. Veuve, institutrice en retraite, comme son amie, elle élève seule ses deux petits enfants, avec sa petite retraite d’enseignante. Une femme de devoir, à l’ancienne, élevée dans les valeurs laïques républicaines. Bien que libre penseur, elle se retrouve en situation de faire réciter le catéchisme à ses petits enfants ; ceci à la demande de sa fille partie aux Etats Unis. Grace à la rigueur morale de leur grand mère, les deux enfants se retrouvent premiers de catéchisme !
Son amie, le visage ombré par son chapeau, est plus détendue, souriante. L’existence s’est montrée plus clémente envers elle. Malgré des différences de vie, leur amitié scellée lors de leurs années communes à l’Ecole Normale a résisté à l’usure du temps. Le veuvage les a rapprochées un peu plus.
Les achats et les discussions terminés, c’est le retour en train, le long du lac. La fatigue de la journée se fait sentir. D’un œil distrait, on regarde l’abbaye d’Hautecombe qui surplombe le lac et émerge par instant des brumes du soir, la bas, sur l’autre rive.