Situation extrême (par Annick le 05/12/10)
Tout avait assez bien commencé. L'arrivée à la retraite qui n'était pourtant pas une perspective lumineuse se révéla moins sombre que prévu.
A soixante ans déjà, de nouvelles routes s'ouvraient : engagements, apprentissages, amusements. Aucune morosité à l'horizon, il était grand temps d'aller de l'avant.
Dans les multiples choix, l'un d'eux avait ma préférence : « l'atelier écriture » à l'université. Logés au quatrième étage, nous pouvions assurer l'harmonie entre le corps et l'esprit : d'abord grimper la centaine de marches puis, se consacrer à la méditation, la réflexion en tout genre.
Chaque séance se déroulait normalement, les compagnons fort sympathiques nourrissaient des rêves secrets et avoués. On se réchauffait d'un petit café accompagné de savoureux gâteaux « faits maison ». On écrivait à n'en plus finir et puis... voilà que tout a dérapé. Brusquement, sans même y prêter attention...
J'étais restée au dessus de ma feuille à imaginer des passés irréels et des futurs improbables quand, subitement, un silence anormal me fit lever le nez.
Plus personne autour de moi! Tous partis... et je n'avais rien entendu ! Je supposai qu'ils m'avaient prévenue. Ce n'était pas le genre à disparaître comme ça !
L'impression fut étrange mais pas affolante. J'enfilai mon manteau, rangeai mes affaires, me dirigeai vers la porte... Impossible de l'ouvrir ! Je cherchai mon portable pour appeler quelqu'un. Je l'avais laissé à la maison ! Que faire ?
J'imaginai toutes sortes de stratégies pour avertir l'extérieur : crier, taper, cogner... Rien n'y fit. Il semblait que toute forme de vie avait disparu de cette université si bruyante d'habitude. La pièce où je me trouvais, déjà sinistre en elle même, sale, mal chauffée, se transforma vite en prison.
La nuit tombait et j'avais beau continuer à me signaler par un vacarme dont j'aurais honte en temps normal, aucune réponse ne me parvenait.
Je décidai alors d'en prendre mon parti, de me calmer, d'attendre le lendemain en essayant de dormir un peu. Je me frottai les bras, les jambes, me mis en boule, remontai le col de mon pull, laissai mes mains sous mes habits mais mon nez gelé n'annonçait rien de bon. Avec mes doigts je formai une cavité dans laquelle je soufflai un peu d'air chaud que je gardai sur mon visage. Remuant sans cesse pour ne pas m'engourdir, je finis par m'assoupir quelques minutes seulement. La température baissait il me fallait bouger encore. Marcher. Gesticuler. Patience... le jour allait bien finir par ramener l'agitation espérée.
Je surveillais l'heure à ma montre. Les minutes avaient beau s 'écouler... Toujours aucun bruit...
Je commençai à paniquer. Pourquoi ce silence, cette désertion?
Je réalisai que les vacances de Noël venaient de commencer, que le chauffage serait arrêté pendant cette période pour cause d'économie et que même le personnel d'entretien resterait en congé ..
Deux semaines à attendre sans l'espoir d'une libération !
Un fait divers me revint à l'esprit où une femme enfermée malencontreusement dans sa salle de bain, n'avait pu se manifester car il n'y avait aucune fenêtre...
Moi j'en avais sur tout un côté. J'essayai d'en ouvrir une. Impossible. Bloquée elle aussi !
J'eus alors l'idée, d'utiliser les pieds métalliques d'une chaise, comme « bélier ». Je pris mon élan et fonçai dans une vitre du bas qui céda sous la violence du coup. Mes appels aussitôt renouvelés et dirigés dans la brèche, n'eurent pas plus de réponse qu'auparavant . Aucun secours ne me parviendrait avant la fin de cette période maudite. De plus j'avais aggravé mon cas avec cette nouvelle entrée d'air froid. Je cherchai un moyen de boucher l'orifice. Ni chiffon, ni journaux, je me résolus donc à utiliser les feuilles de mon bloc sur lesquelles j'avais relaté un naufrage sur une île où l'abondance des fruits ne laisserait pas mourir le héros solitaire... Je froissai ce qui m'avait servi à échapper à l'angoisse du sujet imposé : « racontez une situation extrême. » ; jamais je n'aurais imaginé que j'allais vivre en direct cette situation extrême...
Un avantage dans l'immédiat : neige et bise glaciale ne pourraient plus s'infiltrer... mais la faim devint la nouvelle idée fixe. Sans trop d'illusion je scrutai le moindre recoin. J'avais amené une boîte dans laquelle il restait huit petits sablés, la tentation fut grande de n'en faire qu'une bouchée mais je me raisonnai... Je m'appliquai à partager en deux chaque biscuit, une moitié pour chaque jour ! Miette à miette je dégustai ma ration du moment.... Par chance dans mon malheur un robinet mettait à ma disposition toute l'eau dont je pouvais avoir besoin. J'en profitai pour boire et même pour me laver un peu. J'essayai aussi de distraire mon corps avec des exercices respiratoires, des mouvements gymniques qui maintenaient une sensation de vie... Je m'organisais, pour moi même toutes sortes de jeux, de défis : tu fais trois fois le tour de la salle de plus en plus vite, tu franchis des obstacles, tu améliores tes performances... Cela m'occupa quelques temps mais les nuits étaient toujours aussi longues et la faim aussi tenace. Les borborygmes de mon estomac maltraité firent place à de violentes douleurs abdominales ,je dus cesser mes gesticulations. Je ramassai quelques débris de chocolats, bus de l'eau dans les gobelets qui gardaient un arrière goût de café. Ce n'était que trop peu et pourtant... Pourtant je n'avais pas à me plaindre...Après avoir lu en cours ces récits d'homme perdu dans un milieu hostile, par une température de moins cinquante degrés, de prisonniers affamés dans les ghettos ou sur les champs de guerre, je ne pouvais plus me mesurer à tous ces aventuriers, trappeurs, déportés et autres oubliés.
Je décidai alors de me raconter des histoires plus douces... l'entreprise échoua rapidement à cause des frissons et même des soubresauts que je ne maitrisais plus. Il fallait que j'essaye encore d'agir. A l'exemple des enfants passionnés de « cabanes » je laissai une table debout et l'entourai de quatre autres couchées afin de simuler les quatre murs. Blottie à l'intérieur ma propre chaleur se répandrait dans un volume plus restreint. Assez vite j'en ressentis les bienfaits et pus me reposer un peu. La lampe restée allumée me rassurait.
Les jours passant, j'eus de moins en moins d'énergie mais je voulais lutter encore. Je préparai autour de moi, à portée de main, mes rations quotidiennes: un demi biscuit, un gobelet d'eau...
Je finis par bouger de moins en moins, même les douleurs se calmaient. Mon esprit s'embrumait, les mots ne se formaient plus dans ma tête. Seules restaient quelques ombres flottantes.
Après, je ne sais plus. Je me suis réveillée dans un lit d'hôpital, mise sous perfusion et bien au chaud. Le moment était doux.
On me raconta que, le jour de la rentrée, la femme de ménage se dirigea en premier vers cette salle anormalement éclairée, ne put ouvrir la porte, fit venir un serrurier, découvrit ce tas informe et inerte coincé sous des tables curieusement agencées, hurla de stupeur, appela les secours qui eurent bien du mal à me redonner un peu de souffle.
Il paraît que, depuis, toutes les portes de l'université ont été remplacées par des systèmes à double battants.
Je n'irai pas vérifier. J'ai décidé que, désormais, les lumières de la connaissance, j'irai les chercher directement sous les tropiques.... Robinson ne devait pas être si malheureux !!!