Une photo (par Claude le 24/11/10)

Publié le par Multi Plumes

  photo ClaudeNous sommes tous deux, main dans la main ; on a dû nous dire de se tenir ainsi. C'est une photo noir et blanc, que je ne peux dater exactement ; vu ma taille, on doit être en 1950 ? Le document est classique de l’époque : large bord blanc dentelé, léger flou qui désigne les photographes amateurs, cadrage aléatoire : on photographie les humains ; c’est tout. Seuls les spécialistes avaient le goût du décor.

 

Nous portons des petits manteaux qui, j’en suis certain, ont été cousus par ma mère. C’est ainsi depuis ma naissance et ce le sera jusqu’à l’adolescence : je suis habillé de pantalons, gilets, blousons taillés dans des vêtements d’adultes donnés par des proches ; on ne naît pas impunément fils de couturière ! Je les aime ces vêtements ; dommage qu’il faille se soumettre à des essayages qui me semblent interminables, grimpé sur la table pendant que ma mère ajuste un ourlet, rectifie une longueur de manche et de plus, involontairement, me chatouille…

Je me demande si ma première révolte d’adolescent n’a pas été de refuser de grimper sur un meuble quelconque pour un essayage.

 

Je reconnais le lieu. Dans le dos du photographe, la maison, qu’on ne voit pas, bien entendu. Derrière nous, un petit chemin que, dans quelque temps, quand j’aurai un peu grandi, j’emprunterai inlassablement avec ma trottinette.

 

En montant, j’arrive à la route départementale toute proche ; il suffit de la traverser pour atteindre la pompe communale où les habitants qui n’ont pas encore l’eau courante viennent remplir leurs seaux.

Si je descends le chemin, j’arrive au lavoir ; je le connais par cœur. Ma mère vient y faire ses lessives ; pendant que je cours et joue autour du bac d’eau, elle rince le linge, le tord, le frappe violemment avec le battoir pour en extraire toute trace de savon, le rince à nouveau. L’hiver, pendant la lessive, je reste à la maison. Quand ma mère revient, elle a les mains gelées, gourdes disait-on. Elle doit les réchauffer longuement au dessus de la cuisinière à charbon avant de pouvoir s’en servir à nouveau.

Les lessives reviennent souvent : il y a notre linge mais aussi celui des autres dont ma mère se charge pour gagner quelques sous qui permettront de manquer un peu moins en fin de mois.

Ces mains glacées, je ne les oublierai jamais ; que je sente sur ma peau le contact d’une eau glacée et je revois les mains gelées de ma mère, symbole de notre pauvreté.

 

Toujours sur ma trottinette, je descends, à la saison, jusqu’au néflier et dépose quelques fruits dans mon sac avant de les rapporter à la maison ; je ne crois pas qu’ils aient un jour servi à quoi que ce soit.

Je cueille aussi des violettes ; un jour j’en rapporte à la maison : « tiens ma petite maman, je t’ai cueilli quatre golettes » ; et il y en avait effectivement quatre précise ma mère qui m’a raconté cette histoire une bonne centaine de fois, fière de son fils !

Avant le lavoir, au bord du petit chemin, il y a une grange. Un jour on y presse le raisin ; j’assiste, curieux de tout. Les hommes me proposent un verre de jus puis un deuxième ; trois peut-être, je ne sais pas exactement. Je rentre malade à la maison ; ma mère est furieuse contre ces « ânes qui se croient malins » ; on comprend parfois qu’une femme, quand on la meurtrit dans son cœur de mère pourrait se transformer en assassin !

 

Claude Novembre 2010

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Publié dans Portraits

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F
<br /> <br /> j'adore ce texte très émouvant que je fais lire autour de moi et ou je retrouve presque des souvenirs personnels,merci Claude<br /> <br /> <br /> <br />
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